Le cercle pan!

Mathieu Diebler

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Narcose

Ange

Dans ma narcose,

Madame,

Je suis un ange

Qui a raison,

Enterre les fantômes voyous ;

Là,

Dans la grande plaine,

Madame,

Je vois tout.

 

 

 

Et relance,

Madame,

Je relance,

Je relance :

Il y a les tueurs de lendemains,

Là,

Sous nos yeux morts de chagrin,

De douce écorce sèche,

Madame,

Froide,

Madame,

Comme un lin.

 

 

 

Comme un lin,

Madame,

Un lin couvre mes chevilles,

Maintenant

J’entrave la paix,

J'entre,

Madame,

Comme si je n’étais jamais,

Jamais sorti de la chambre.

Lit

  M. Diebler, 2008.

Chien errant

 

 

Village-dans-le-brouillard





On part une nuit ou un matin, ça n’a pas d’importance. On part quand le jour n’est pas clair, si on a le choix ; si on a le choix on se prépare et on peut avoir un temps infini pour se préparer, et l’occasion s’absente, on n’est pas larron, on attend.

On part, on quitte, on part une nuit avec ses sentiments, ses habits de l’heure, le temps qu’il faudrait immobile, mais le temps passe. On file avec ses tissus, ses cheveux, sa langue ou son mutisme, on a ses mots. Et ceux qu’on laisse, on les reverra, on les reverra souvent : c’est que la mémoire est le nuage dans le ciel du champ au milieu duquel on va s’avancer quand on va partir, un nuage en paquets parmi d’autres paquets de nuages, on marche sous une voûte qui n’est pas que de souvenirs, ce serait facile, il suffirait de rester étendu pour partir et alors tout le monde partirait, ça ne coûterait rien, de rester ainsi étendu la tête vers le ciel à regarder passer le nuage, pas de marche, pas de champ, pas de sueur ni de fatigue ni de respiration en retenant le souffle ; la cavale.

 

***

 

On part. On va marcher dans l’espace ouvert, on va entrer par une porte, par une autre, on va marcher, on sera silencieux, courbé, discret en fait, on suivra une ligne, il y aura la lune, il y aura - au moins - le reste d’une lune, et, dans le halo, on sera gris, un chat qui pelote les minutes précieuses. On va marcher à couvert ; ce qu’on fuit, on l’emmène et le voyage et c’est à cacher.

Est-on blessé ou bien c’est l’âme, ça fuit et brûle, il faudrait arrêter, stop ? Quand on part, on ne s’arrête pas, sinon on risque - et il est alors aisé de vous tomber dessus quand vous n’êtes plus le point de fuite mais une mouche. On s’arrêtera loin. On s’est pris de partir, on se prendra d’arriver plus tard quand on sera bien enfoncé et qu’on manquera de jambes, il faut avaler : pour trouver le coeur à poursuivre et finir, pour le courage on verra des silences tranquilles, des draps, des cigarettes et des sommeils, on les verra et on se dira, Ça finira bien par refleurir...

On va marcher avec des yeux pour tout, et aussi des oreilles, il y aura des embûches, des dangers de côté, des arbres de façade, il y aure même des rencontres dans les déserts, on va s’avancer, on va se méfier plus que jamais et parfois moins dans l’usure. On va s’avancer jusqu’à ne plus être visible, s’effacer des instants. Mais on est parti vers la blancheur, l’obscurité, ce ne sera, ça n’aura été qu’un passage.

On est parti un matin seul et pressé et s’est hâté de garder patience, on devra le rester, seul et pressé et patient, il faut des principes, bien sûr, et le respect de ceux-ci, ce qu’on appelle une discipline, seul, pressé, patient, et, puisqu’il y aura, c’est évident, des fortunes et des déveines, des courses inutiles, des émotions malgré le froid du sang, il faudra aussi de la chance.

 

***

 

On est parti, on nous cherche déjà, on marche sur le rêve. D’où on est parti avant d’arriver et devoir partir et même par où on est passé, ce qu’on y a fait, on ne sait plus, on ne voudrait pas savoir ; c’est un bagage à main comme le boulet d’un bagnard. On sait. Un jour ça a fleuri, l’espoir, et s’en est suivie une sorte de démesure, une hauteur. Maintenant on marche à ras de terre et la peur dans le ventre, Ça finira bien par refleurir.

On va du point de départ à celui d’arrivée, on va une trajectoire qui titube et tire, celle des astres qui se perdent... On va s’ennuyer, seul avec sa trouille, poursuivant son âme, on va se cogner à l’ivresse de la proie, ne plus se souvenir que de l’abandon, et de l’oubli qui l’a couvert...

On serait arrivé. À cause de la fatigue que cousent l’urgence, la solitude et la patience au milieu d’elles, on se rendrait à l’inadvertance, et alors on verrait ; le péril de la cavale.

mathieu diebler, paris, août 07



 

Bordes_pollacchi


 


Catalogue des Rencontres du Cinéma Français de Pau, texte de notice du film Chien errant (21 mn, 2007) de P. Sennequier avec J.-P. Bordes et M. Pollacchi, scénario P. Sennequier et M. Diebler, prod. J.-M. Fabre, Guns & Knives. Prix Qualité 2008 du C.N.C. / Programme Courts d'Aujourd'hui des Cahiers du Cinéma/Agence du Court-Métrage

Le bateau (M. Diebler, Cheval Blanc) / lecture du 07.04.09



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Les 5 et 7 avril 09, Mathieu Diebler lisait des extraits de son récit (2008-09, work in progress) dans l'appartement-galerie de M. Laborier, le Zigloo. Il était accompagné de Cheval Blanc au piano. Le texte des extraits est disponible sur demande par mail à cerclepan@gmail.com. L'enregistrement sonore intégral (1h18mn) de la lecture se trouve ici (cliquez sur ici et patientez quelques secondes, droits réservés M. Diebler et Cheval Blanc). En voici un extrait, cliquez sur l'icône PLay :


Chevalblanc_by_domgarcia 

Crédits : son lecture, Agnès Benitah ; photographie haut, Jean-Philippe Albe ; photographie bas, Dom Garcia.

Le bateau (extraits) / lecture M. Diebler et Cheval Blanc (piano) le 05.04.09 à Zigloo



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"Je portais à bout d’un de mes bras le gros cartable de médecin que ma mère avait acheté lorsque j’avais voulu étudier la médecine et que j’étais allé chaque jour l’écouter à l’Université, et la médecine parlait vite et des gens la commentaient, et on nous demandait beaucoup d’efforts et d’attention et d’exercices stupides et répétés, des exercices de loi, et je me disais que je pouvais tout aussi bien étudier le droit et faire les mêmes exercices et ça me rapporterait plus de fric mais je restais parce que je préférais les lois du corps qui sont fausses aux lois des hommes qui sont fausses aussi, mais qui ne menacent que peu ; là on avait une idée, une idée comme fixe, et si cela avait été la mienne, on lui aurait donné un nom de danger, d’araignée filandreuse et sombre et comme à soupçonner d’être, par nature, réversible, là on avait comme idée la vie, la vie avant tout. Et c’était une sorte de politique de la vie, comme on la permet, comme on l’aide à venir, comme on la favorise et la chauffe et l’entretient, comme on lui défend de s’ôter d’un corps qui n’est qu’un alphabet couvert de pâte de grammaire, comme alors on la garde près de soi farouche, on se la glorifie d’être, mais tout ça n’est que du hasard, passons..."
                                            in Le bateau, 2009


Dans le cadre de l'exposition de Julien Signolet et Benoît Moreau prolongée jusqu'au 13.04.09 dans la très belle galerie-appartement Zigloo, Mathieu Diebler lit des extraits de son récit Le Bateau (work in progress) accompagné par Cheval Blanc (piano) le 05.04.09 à 17h30 (complet) et le 07.04.09 à 20h.

Entrée libre, places limitées, réservation nécessaire cerclepan@gmail.com (détail adresse et code porte en retour)


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le chagrin, fiction

                    Cayleyovale0 

 

 

 

... Je fais d'immenses pas ridicules qui font une marche parlante dans l’ovale autour de la cage d’escaliers et d’ascenseurs couverte de moquette grise métal comme une automobile et bleue-grise comme l’argent qu’on ne manie ici qu’avec des gants, des gants qui collent, en attendant je marche dans l’ovale le long des baies vitrées des bureaux de couloir des décideurs de jour et je fais le tour entier de l’ovale pour revenir en étant passé dans des lieux que la fumée n’a pas atteint et alors, quand je reviens je peux savoir si les endroits que la fumée a atteints sentent encore la fumée et alors, je peux penser qu’on va me dénoncer, ou plutôt se plaindre et, en se plaignant, me dénoncer, mais à cause de la fumée j’ai les narines qui ne sentent rien alors je vais dans les chiottes des hommes qui puent pire que des chiottes de bar pour me refaire les narines, et sentir si fort la pisse de banquier qu’elles en soient débouchées, et pour que, quand je revienne à mon bureau, je sache si, oui ou non, on va me dénoncer, je ne sais pas en fait, les narines, c’est une histoire d’hiver et d’été… Mais elles sont tout le temps bouchées…

 

Alors je débouche en respirant fort, inspiration, expiration, en mouvement… Mon chemin, je marche et puis je regarde les photographies sur les murs… La soirée du début de l’année, il y a presque un an, au Hard Rock Café sur les grands boulevards quand, d’après ce qu’on m’a dit, d’après ce que je peux voir sur les photographies, tous les banquiers ont chanté sur la scène des chansons, de pauvres chansons, j’ai envie d’écrire connards en gros sur les murs, c’est enfantin, on pourrait me dire, et c’est vrai, c’est enfantin, mais c’est tout aussi vrai que j’ai envie d’écrire connards en gros sur les murs, peut-être parce que c’est enfantin, peut-être parce que je pense que tous les banquiers qui travaillent ici à quelque rang que ce soit sont des connards, et moi aussi, quand j’y suis, quand j’y travaille et que je parle aux mecs, aux clients – par extension je déteste, je hais le langage d’ici, du front -, je suis un connard, un véritable.

 

Le peuple des banquiers qui chantent des chansons populaires, ils chantent des chansons devant tout le monde, tous les banquiers, et puis ils descendent de la scène et retournent s'asseoir et boire du whisky coca et un autre, une autre banquière se pointe sur la scène du Hard rock café et chante une chanson qui doit crisser, et puis elle descend à son tour et à la fin les banquiers élisent parmi eux celui qui est le meilleur chanteur, d'un soir, en tous cas, et le gagnant a le droit à un tour de la ville en limousine et à sa grosse gueule en photos sur les murs à côté des toilettes du troisième étage des bureaux de la banque... L’année dernière, c’est un gros du service des recours en contentieux qui a gagné en chantant une chanson des blues brothers, on le voit sur les photos assis dans la limousine et aussi levant les bras sur la scène du hard rock café en costume de blues brothers avec le chapeau des blues brothers, on le voit revenir probablement avec des banquiers qui lui font une haie d’honneur, les banquiers de son service, c’est un honneur, de gagner ici à la fête de la banque, de notre banque, ça permet d’approcher d’un peu plus près, vraiment, ce que ça peut être d’être quelqu’un d’important dans une entreprise, ça permet, même si la fête est organisée pour ça, serrer la main de son propre patron, se rendre compte qu’il est comme tous les employés avec la même tête minable de sérieux avide de vider sa vie comme un seau de merde sur la gueule de son voisin, voilà, ça sert à ça, mais gagner le concours, ça permet d’attirer l’oeil du patron, qu’il sache qui est eric machin, service recours en contentieux, gagnant de la nuit des étoiles de la banque, qu’il le visualise… A la fin tous les banquiers, tous, même ceux qui ne boivent pas se forcent et du coup ils sont bourrés aussi puisqu’ils ne sont pas habitués, même le patron se saoule ! ils sont saouls et ça, on ne peut pas dire que ce soit une faute, et alors ils rigolent et chantent d'autres chansons, celles d'histoires sexuelles de leur enfance, la petite salope... etc.

 

La petite salope, l’obéissance, les cimetières, les petites tombes blanches, les dimanches, la petite salope, le froid le matin, le froid le soir, le cimetière en bas de l'autre côté de la rue, de l'autre côté du mur, et les petites tombes blanches du secteur des enfants que j'ai pris pour des tombes de nains pendant longtemps en blaguant en voyant la petite taille des tombes, et puis un jour j'ai compris, j'ai arrêté de faire des blagues à ce sujet, je ne sais pas pourquoi j'ai compris si tard ni pourquoi j'ai arrêté de faire des blagues, ça ne change rien, que ce soit des enfants, là, en contrebas de là, là où je marche sur l’ovale, sur la nuit, sur la mort.

 

 

                                                            md, 2008, dessin Topor. 

 

         Topor_rire   

 

 

Cheval Blanc en concert les 11 et 12.04

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Ce que sont l’extase, le chaos, l’ivresse, la guerre, l’enfance, Dieu, le monde, la douleur, la ville et l’amour, nous ne le savons pas, personne ne le sait, et sur les chemins de ces mondes chacun refuse de marcher ou bien l’accepte ; dès l’origine du voyage, ceux qui hochent la tête le regard sur les godasses savent le feu – qu’il faudra entretenir malgré qu’il vous tuera - ou bien ils l’ont découvert après leur départ, il était trop tard, sur ces pas sur ces chemins on ne revient pas, on poursuit quitte au rire, à la grimace, à tituber, quitte à tomber, s’évanouir, renoncer par défaut – dans la troisième, abandon du 7 Cheval Blanc, casaque beige, casquette de capitaine de marine –, un mauvais rêve, repartir, à la fin s’envoler ne sait-on jamais ?

 

Cheval Blanc avance là, sa voix, ses yeux, ses doigts sur les touches et les cordes, son cœur, tout son gosier, son corps entier servant mots sur notes arpentent l’extase, le chaos, l’ivresse, la guerre, l’enfance, Dieu, le monde, la douleur, la ville et l’amour, et les mots creusent avec grâce à l’écart de tout un sillon qui devient un ravin, s’approfondit encore, alors bientôt c’est une faille au fond de laquelle il enfouit ces mondes, qui sont un Autre Monde, celui que les marcheurs construisent à chaque pas et qui est là sous nos pieds, dans nos crânes, au-dessus d’eux, dans nos crânes de marcheurs ou de renonçants.

 

Cheval Blanc est Jérôme-David Suzat-Plessy, il a co-composé les deux premiers albums (La peau, 1994, Utopia, 1997) de No One Is Innocent dont il est un membre historique. Il a ensuite formé le duo Mezzo Litro avec Henri Ancillotti, puis Collage. Il officie en solo sous le nom de Cheval Blanc, joue de tous les instruments. Il s'applique à être poète depuis Antipunk en 2006 (puis Antipunk II  et Antipunk III) actuellement) et poursuit depuis l’écriture de plusieurs recueils. Il vit et travaille à Saint-Denis en Seine Saint-Denis, au nord de Paris.


Cheval Blanc accompagné du bel ensemble Broken Letters de Mathias joue à ZIGLOO le samedi 11 avril 2009 à 17h30 et à L’International le dimanche 12 avril 2009 à 18h, le 26.04 ce sera au Cercle Pan! avec la formation Cheval Blanc Experience à 18h, et plus tard…

 

« Plus tard, quand vient l’envie de jouer mais qu’il faut aller chercher le jeu où il git, il faut descendre  bas, loin, dans le froid, dans le vrai froid de l’enfance, il faut du courage et pas grand’chose à faire dans la vie, il faut ne pas s’effrayer de l’inconnu de glace et ne pas lui préférer le journal de chaque jour tiède, il faut atteindre ce paysage en vrai familier où la neige ne peut masquer toutes les sources d’eau bien chaude, bien utérine. » 

                                                                     in Le bateau (work in progress), m.d.

                                                                                                                         

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Texte Mathieu Diebler, dessin Magali Brien, photographie Jean-Philippe Albe.

 

L'International, entrée libre, 5 - 7 rue Moret, Paris 11.

ZIGLOO, entrée libre uniquement sur réservation (voir http://zigloo.eu), 64 r de Rochechouart, Paris 9.


Cheval Blanc, I'll run red, clip de Marthe Lazarus

L'ENQUETE CANINE de M. Diebler et C. Senné

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L'enquête canine, feuilleton radiophonique en dix épisodes diffusé sur Radio Nova en décembre 2007, textes et voix de Mathieu Diebler et Caroline Senné


PAN 108

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On pourra toujours parler de pensées désarticulées - et ce seront des pantins qui dormiront sur le sol, sur la moquette, qui serviront d’exemples, c’est ça A titre d’exemple, on dira, regardez cet abruti ensommeillé qui roupille dans la poussière de merde de la rue comme un porc dans sa fange, est-ce que lui, est-ce que lui il a cette barbarie ? Bah, c’est probable, puisqu’il en est là, dans la poussière, rien à foutre de rien, ou plutôt rien à côté de rien à côté de rien au-dessous d’un rien qui surplombe un rien à perte de vue, tout cela sans logique, c’est ce que je vous dis, sans articulation, par définition, hein -, on pourra parler de ces intérieurs où l’on voyage sans que ça ne se voit du dehors, les déplacements, on avancera l’hypothèse du nombre des portes fermées à partir duquel on décide de ne plus essayer d’ouvrir, mais on ne pourra pas négliger les éclairages, c’est certain, on ne pourra pas passer là-dessus, on ne pourra pas ne pas évoquer l’hypothèse inverse de la première - qui est celle du mat, donc -, la saisie stupéfiante par la lumière comme une sorte d’eau, comme les détectives sont happés par l’illusion de l’oasis, on pourra affirmer très serein, Oui…Oui oui, les couloirs étaient grand’éclairés, tout le temps, et c’était même comme une torture, tu vois, une torture en arrivant le soir avec la fatigue de la veille, des veilles, et celle des lendemains, la dette, une torture, la lumière, on ne s’y habitue pas, on est dans la pénombre au bas-côté, elle arrive par au-dessus on se récupère les éclats de halo, de cette aveuglante, on est dans le sombre avec le bruit doux des touches du clavier enfoncées à la suite comme ça, en douceur c’est juste, enfilées, et à force on la regarde alors qu’on sait le brûlant, on le sait depuis l’enfance, mais on ne peut s’empêcher de la regarder et on finit un jour par voir qu’elle est un écran, qu’elle cache, c’est une fumée tu sais…



Et au point où on sera arrivé, on pourra causer d’une surface vierge et sombre, on pourra causer d’héritage, et on y va avec sa dose d’argent à se graver la vie : on pourra toujours parler de ça, de là, de cet endroit que la lumière touche ou, plutôt que touche, brûle aussi vite que fuit en cendres le papier d’Arménie - qui est une drogue d'après, pour se sentir seul au salon, seul dans un salon avec la fumée et rien dans l’estomac, et le corps propre, même les dents, les cheveux, et les doigts, dégraissés, propres -, et puis s’il en faut encore, s’il le faut et à cette heure-là de toutes les façons on sera saoul donc il en faudra, encore, encore, il en faudra on se fera espèce de prophète qui a ses quinquets dans le dos, et on ira, et on pourra arguer, à coups de menton on pourra arguer qu’il y a une excuse à toute époque, à tout temps il y a une explication, il y a un mythe, au moins un, et on avancera on dira fiérot que l’image a tout pris, la chose, la pensée, la croyance, tout, a pris tant de poids que c’en est un étau énorme qui vous donne, quand ça presse, de ces excroissances, à force de presser, on pourra le dire, alors, voilà, son excroissance à lui, c’est ça, ce sont ses verres noirs, et au-delà cette ouïe incroyable qui lui fait entendre les fantômes des mecs par leurs voix et le battement pénible de leurs pieds sur le sol de moquette dans l’obscurité fausse, fausse merde, il n’y a pas d’autre mot, fausse ! On le dira fort, agité, ému, on pourra le dire, essayer de le dire…



Mais quoi, quand même, quand même, qu’est-ce qu’il m’a pris de me crever comme ça les deux yeux d’un coup ?



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PAN 106

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J’étais assis sur la marche haute en ciment peint qui suivait le corridor, et je regardais mes pieds délavés, j’évitai les yeux de Nadine qui fouillaient un des coffres creusés dans cette marche. Elle en sortit des draps de bain, des serviettes rectangulaires, un plateau laqué de bleu. D’un autre coffre aménagé en bar, elle tira une bouteille de gin-fizz de grande qualité, deux verres à cocktail, de la glace, un cendrier, un briquet tempête, un court paquet de cigarettes. Et puis elle agença le tout sur le plateau. Elle dit Lève-toi en douceur, et elle fit tomber mon vêtement et noua un des draps autour de ma taille puis elle se retourna et me demanda de dégrafer la boutonnière de sa robe. Comme je ne faisais que regarder, elle dit Allez !... Allez !, en douceur toujours.

Je posai mes mains sales sur les épaules, j’étirais le tissu, et voyais à mesure ses épaules étroites, sous la nuque le dos blanc constellé de grains de beauté de toutes tailles et ses ossements sous la graisse fine, confortable. J’étirais encore, elle dit Arrête ! Défais les boutons, Daniel, tu vas la déchirer ! mais je poursuivais sur ses hanches et le coton craquait… Elle dit Oh non ! Oh !… Oh et puis, fais ce que tu veux, hein, fais ce que tu veux de moi, Daniel, vas-y ! Ouais vas-y, fais ce que tu veux ! Je reculai, me poussai, je forçai, déchirai la robe d’un coup sec et découvris ses deux fesses rondes et blanches, lâches, la forme pas affaissée mais la peau distendue, c’est vrai, c’est vrai distendue mais fine, de belles fesses quand même – j’avais l’envie pressante –, et une vallée rose entre elles où je plaquai la tranche entière d’une main, où j’appuyai, d’où j’empoignai aussi la chair, je malaxai, je me contenais la brutalité, mais je pressai, du bout de l’index, le bord de la petite chatte, je pressai l’articulation, je poussai l’anus, je l’écartai, je pressais, je bandais fort, Nadine palpait à l’aveuglette, elle disait Ah ouais, ah ouais, ah ouais ! en soupirant les intonations et, à se pencher en avant sous le poids de ma pogne, elle achèverait de s’installer sur ses genoux, le cul tendu cherchant les coups, les coups de doigts, de queue, de langue.

Voilà ce que c’est que de brusquer les choses, je me disais, moi qui ne savais plus quoi faire ; elle avait oublié ses projets, et réclamait que je donne un assaut, à cet endroit à ce moment, un assaut, un premier, elle le voulait, et disait Viens ! N’attends pas, Daniel, allez, allez viens !, elle traînait les mots comme des baisers, de longs baisers de soupirs, toujours, mais elle martelait, c’était des invectives, c’est vrai, des invectives de voix brisée, ouais Nadine s’étranglait à force, à se répéter simple son envie. Alors j’y allai, je me levai, je tirai sur le pagne d’éponge, elle me regardait faire, elle dit Ah ouais, viens, c’est ça que je veux, je veux qu’tu m’la mettes ! Mets-là ! Et je stoppai.

***

C’était un jadis de maladie, ces jours-là d’alors. Des campagnes de prophylaxie décoraient les murs de ma ville depuis deux dizaines d’années et, sur ceux de l’hôpital, partout, alors même qu’on n’avait pas le droit de baiser, on avait affiché qu’il fallait se couvrir la pine de capotes quand on montait au front sous peine de crever, on prévenait, c’est ainsi qu’avant tout on parlait de baise sur le continent. Nous, à Pescalune, on n’y avait pas droit, à la baise, mais on nous prévenait quand même, au cas où. Certains subversifs du corps soignant nous filaient même en douce des caoutchoucs piège-microbes pour aller plus loin dans le débat d’idée – il faut dire que là-bas, à l’hôpital, ceux qui bandaient encore manquaient pas d’attraper celles qui avaient l’envie, ça faisait peu de monde, mais on en trouvait. Il y avait aussi ceux qui avaient de la visite, et profitaient de voluptés bien planqués à l’abri des portes verrouillées des gogues pour handicapés, des grands box. C’était le jadis d’une maladie qu’on ne soignait pas, ce jadis, on crevait, on prévenait qu’on allait crever, partout on affichait, on parlait de culbute, de valseur à risque, on donnait des détails, de toutes les manières on prévenait, on militait pour la vie, des sodomites compris et déviants de tout poil, on n’avait pas le droit à l’erreur. Moi je m’en étais bien foutu de ces idées morbides, pendant des années, et je n’étais pas seul, pas mal de gens s’en étaient bien foutus, à force d’être prévenus et qu’il ne leur arrive rien. Ce qu’il y a, c’est qu’on avait vu des morts, dans un premier temps, on en avait connu, c’est vrai, des mecs qui étaient morts vite et bête et moche, maigre, d’une maladie inconnue. Plus tard, on savait mais les gens continuaient à crever parce que, on savait l’ennemi, mais on n’avait pas d’arme. Plus tard encore, on avait pas trouvé de fusil mais on maintenait en vie les moribonds pendant longtemps, assez longtemps pour que cet horizon-là dépasse de loin celui de mecs qui n’avaient pas cette maladie mais qui ne voyaient pas aussi loin. Alors on avait cessé d’avoir peur et on s’était mis à s’en foutre, de toutes ces conneries : c’est qu’on avait assez d’entendre causer de mort au moment de se frotter sa vie contre la vie, c’est que c’est quelque chose, de se choisir une fin. Et on s’était habitué, il n’y avait plus de défi, on y allait plus vite par nos propres moyens, des moyens légitimes tout de même.

***

Mais voilà, je ne sais pas pourquoi, ce soir-là, j’avais le sexe nu, devant moi les dilatations de Nadine, et ses invitations, je regardai tout, quelques secondes, tous ces sangs qui s’attendaient, qui s’attiraient fort, je prenais un temps que Nadine trouvait long, elle poussait sur son cul par à-coups comme si j’étais déjà dans le ventre, je faisais languir, elle dit Mais qu’est ce que t’attends, Danny, qu’est-ce que t’attends, merde ! Allez ! Allez mets-la ! Mets-la ! Elle insistait, elle voulait, et moi j’avais ces histoires de maladies en tête, ces histoires revenues. Mais j’y allai, d’un coup. Je lâchai tout. C’était fini.





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md, Les histoires revenues, extrait.

l'enquête canine de mathieu diebler et caroline senné sur Radio Nova

Lenqueteflyer


Prochainement au Cercle Pan!


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    P A N ! F A I T S A R E V O L U T I O N où les 36h du Pan! du 13.07 à midi au 14.07 à minuit / Deux jours de concerts, performances, lectures, folies et fins provisoires des mondes, projections, insomnies surtout, insomnies!, baisers, création in situ d'oeuvres plastiques, Magali Brien, Stéphane Vallet, Germain Caminade and others, musiques d'un soir, La Chatte, Animal_Chic (Pigmy Johnson_Madame Dame_Jérémy Malkhior), lot of surprises, le jour, la nuit, la luuuuuute (à rebours), la kermesse, la beauté de l'été, les joues rouges, les corps humides, oui

Jour des morts sous le volcan au Cercle Pan!

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